Jeunes Aidants, ces enfants invisibles

Des trous dans les murs est désormais sur Ulule!

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Vous aussi, prenez part à l’aventure et participez à la finalisation du film « Des trous dans les murs » à ce lien : www.ulule.com/jeunes-aidants/

La note d’intention de la réalisatrice, Isabelle Brocard

Ils s’appellent Elsa, Cynthia, Léo, Anna, Kylian, Blandine, Réian, Steven, Seydou, etc… Malgré les différences d’âges et de milieux sociaux tous ont en commun d’avoir un parent, un frère, une sœur, malade ou en situation de handicap. Tous doivent, au quotidien, le soutenir voire s’en occuper. Tous sont ce qu’on nomme aujourd’hui des « aidants naturels ». À supposer que cela soit naturel d’être aidant quand on a comme eux entre 9 et 17 ans et de grandir avec cette injustice de la maladie ou de la mort à venir, d’être parfois le parent de son parent, d’avoir envie de fuir, de ne pas pouvoir en parler, de se sentir invisible, de savoir que les murs auxquels se tenir pour grandir ne sont pas toujours très solides…

Le temps d’un séjour en résidence, ils viennent se reposer, s’amuser, se retrouver, mais aussi faire un film. C’est à dire trouver une forme, bien à soi, où dire son quotidien mais aussi ses peurs et ses rêves et sa fierté. Les plus jeunes font de l’animation, les grands du documentaire. Dans le dispositif de la création artistique, beaucoup de choses se disent ou ne parviennent pas à se dire. Devant une caméra discrète et empathique, ces enfants et ces adolescents luttent pour faire leur film comme ils luttent pour grandir.

J’ai peu de certitudes sur ce que ça fait de vivre ce qu’ils vivent à part celle-ci : ce ne sont ni des victimes ni des héros et personne mieux qu’eux ne peut parler de ça. C’et pourquoi je n’ai pas choisi de les filmer dans leur quotidien, chez eux, mais plutôt de les accompagner dans cette lutte pour se raconter. C’est pourquoi, en quelque sorte, le film n’est pas fait sur eux, mais avec eux.

Il s’agit de faire apparaître les difficultés de vie de ces jeunes en creux, sans jamais sortir de l’énergie du combat pour dire et panser ses blessures. Le passage d’un enfant à l’autre se fait comme dans une ronde. Il y a ceux qui n’ont pas de mal à trouver les mots et les images, même lorsque c’est à la limite de l’indicible et il y a ceux qui n’y arrivent pas ou chez qui ça ne veut pas sortir… En faisant un film, ces enfants ne sont pas, pour une fois, écrasés par la situation qu’ils partagent, ils prennent leur vie en main. « Prendre une caméra ça sera toujours mieux que de continuer à faire des trous dans le mur », m’avait dit Steven avant de participer aux ateliers. 

Que disent ces jeunesses tabous des contradictions de notre société qui semble vouloir protéger moralement ses enfants avec autant d’excès qu’elle les expose de plus en plus à la précarité et à l’incertitude, et, bien souvent, oublie au passage de les écouter ? Mon ambition était de donner la parole aux enfants, plutôt que de présumer de ce qu’ils avaient à nous dire. Mais respecter cette parole c’est justement se mettre à leur place sans attendre d’eux qu’ils aient des discours d’adultes sur cette situation. Avec ce dispositif d’atelier qui ne laisse pas d’espace à de véritables moments d’interviews, je compte sur la perspicacité du spectateur et sur sa responsabilité citoyenne pour réfléchir aux causes et aux conséquences de certaines des situations que dénoncent ces enfants à leur manière. Combien d’Elsa qui se retrouvent face à un oncologue qui « parle tellement vite qu’on dirait qu’il respire pas » ? Combien de Kylian qui se demandent qui va s’occuper d’eux si leur mère ne revient pas de l’hôpital la prochaine fois ? Combien de Réian qui gardent leur frère autiste profond pour que leur mère puisse parfois sortir ? Combien d’Anna dont les responsabilités sont tellement énormes qu’il n’y a que la violence qui parvienne à en dire quelque chose ? La violence… Dans une progression dramatique qui nous conduit en quelque sorte d’un « comment on va raconter ça » à un « ça va beaucoup mieux » (provisoirement), s’il y a une chose qui revient sans cesse c’est bien la violence. Et à force cette violence, elle se retourne contre soi. Comme le dit Elsa : « les trous que je fais, c’est plutôt à l’intérieur de moi ». Et après ? Que peut la société pour les aider à grandir malgré tout et cela sans forcément, comme elle le fait parfois, les éloigner du parent malade ou handicapé ?

Parce qu’accompagner ces jeunes aidants, les regarder faire leur film, écouter ce qu’ils ont à nous raconter, c’est aussi entendre que nous ne savons pas, que nous ne pouvons préjuger de rien, que seul celui qui porte peut distinguer ce qui est insupportable de ce qui aide à grandir, et c’est enfin apprendre d’eux, compter sur eux, changer notre regard sur la jeunesse, faire des trous dans les murs de nos certitudes…

Isabelle Brocard